Pour/contre : Les à prioris de chacun conduisent à des positions stéréotypées

A relire certaines interventions, je suis stupéfait par la manière avec laquelle est affirmé si rapidement, avec tant d’assurance, et pour bien fermer le débat, que le Jeu vidéo est un art : je pensais que l’objectif de ces communications était d’ouvrir le débat et non pas de répondre systématiquement à la demande de clivage incluse dans l’énoncé de la question…Apparemment, bon nombre de personnes sont convaincues et même peut-être certaines que leur loisirs, peut-être préféré, est un art. D’autres vont utiliser évidemment quelques arguments ici et là ou quelque citations tirées de leur contexte pour tenter de justifier et défendre leur point de vue, ce qui naturellement est le principe de ce « Jeu ». Je me permettrais simplement de rappeler, pour ne pas à mon tour tomber dans la réplique caricaturale, qu’un débat est censé apporter un enrichissement.
Plutôt que vouloir à tout prix emporter la « victoire » sur la question, et l’adhésion du public pour « clore » toute possibilité de penser librement et par soi-même, je crois que l’important consiste à ré-interroger nos propres représentations au sujet du Jeu vidéo : il est intéressant de constater qu’en fonction de l’histoire personnelle de chacun, de son milieu d’appartenance, de son rapport à la matière numérique, de sa pratique ou non mais aussi de sa place dans les générations par rapport au Jeu vidéo, mais aussi en fonction de son milieu socio-professionnel si l’on veut dire, le point de vue change.
Nous ne savons pas tout à fait définir l’art encore et nous sommes encore dans un effet d’après-coup face à l’émergence du numérique, et il faudrait tout de suite statuer sur le « sort » du Jeu vidéo. La question dépasse le pour ou contre : pourquoi tant de volonté à vouloir acquérir la légitimité de la reconnaissance de cet objet au même titre que les autres ? Qu’est-ce qui nous pousse à être si actif dans la volonté de faire du Jeu vidéo un objet d’art ?
La réplique est facile mais affirmer alors que certains arguments sont particulièrement « faux » comme j’ai pu le lire semble bien traduire des enjeux passionnels dans ce qui tourne de nos jours autour du Jeu vidéo.
Cette question est fondamentale car prétendre que le Jeu vidéo est un art ou le reconnaitre comme tel conduit à des effets sur la position adoptée par la suite par les pouvoirs publics mais aussi par l’ensemble du corps social.
Le Jeu vidéo est par essence polymorphique puisqu’il ne cesse d’intégrer des caractères issus d’autres formes d’expression ce que nous ne retrouvons pas de la même manière dans d’autres formes d’art.
La peinture par exemple sera toujours liée à l’utilisation d’une certaine matérialité d’un support sur lequel se dépose ou du moins est perçu le dépôt d’une trace qui traduit éventuellement un mouvement tout en étant fixe sur le plan perceptif. Sauf à parler de « peinture numérique », la peinture repose également sur l’idée d’un transfert de matière dont la couleur, c’est-à-dire la matérialité perceptive, a été travaillé par le peintre. Il y a dépôt d’une quantité appréhendable de matière qui passe de l’outil à la matière du support avec la possibilité de créer un relief par superposition de matière : un relief palpable.
Le dessin a également certaines propriétés nous pourrions dire « intangibles » qui le définissent comme du dessin : le dessin peut se pratiquer sur n’importe quel support avec n’importe quel outil et sans être au départ dirigé directement vers une intention de figuration d’une forme ou d’un contenu. un enfant qui dessine n’a pas nécessairement une intentionnalité « consciente » de ce qu’il trace.
La difficulté liée au Jeu vidéo est que le support peut changer, que le jeu vidéo ne peut pas se jouer sans certains outils indispensables et « prévus » pour ça, et jusqu’à preuve du contraire, un jeu vidéo, cela se prépare, se prévoit, se finance, se budgétise : la place à l’improvisation la plus absolue n’est pas présente sur le plan. Du moins la technologie ne le permet pas encore tout à fait.
Les improvisations et le fait qu’il y ait autant de façon de jouer que de joueur n’est pas tout à fait exacte (je n’ai pas dit « Faux ») dans la mesure où le jeu vidéo ne permet une liberté qu’à la condition d’abord de s’appareiller à la machine. Dans le jeu vidéo, les choses faisables sont prévues : il n’y a pas par exemple de possibilité de passer d’une modalité sensorielle à l’autre si le jeu ne l’a pas prévu. Lorsque je peints, je peux par exemple décider d’inclure des aspects tactiles en collant des morceaux de matière autres que de la peinture (papier, verre…) et je peux y mettre soudain une substance odorante pour passer à une autre modalité sensorielle. Dans le jeu vidéo, la « liberté laissée au joueur se fait dans la limite imposé par la nature même du support informatique et de ce qui est inscrit dans l’algorithme.
Donc, à partir de certains critères, il est tout à fait possible de défendre l’idée que le jeu vidéo ne soit pas un art.
Je crois que nous devons resté prudent dans nos affirmations car la matérialité du monde, aussi futile soit cette notion pour certains, est précisément celle là même à partir de laquelle se construit la subjectivité. Il n’y a de Jeu spontané que dans certaines forme d’objet qui se proposent comme des représentants extérieurs de la matière psychique : si la matière numérique du Jeu vidéo est la « cousine » germaine de la matière psychique qui est par essence intouchable directement, non-appréhendable mais compréhensible par les signes extérieure de son activité, cela ne signifie pas pour autant qu’à l’instar de certains objets plus classiques le Jeu vidéo et la matérialité qu’il offre puisse permettre de réaliser toutes les opérations de transformation nécessaires à l’expressivité du sujet, comme cela peut être le cas dans l’art.
Aussi, trouver une réponse immédiate à cette question relève davantage d’une tentative de juguler nos craintes face à l’incertitude plus que de questionner les fondement de ce que nous pourrions référer à « l’art ». C’est ce travail de remaniement de la définition qu’il convient de faire afin d’entendre les aspects artistiques du Jeu vidéo et les « bénéfices » qu’offre la « culture numérique ».
Le plus intéressant est de questionner notre définition de l’art et de constater que l’adjonction du terme « numérique » modifie la forme et le fond d’un concept.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Anti-Spam Quiz: